L'Initiative Atlantique : la proposition marocaine pour désenclaver le Sahel
Le 23 décembre 2023 se tenait à Marrakech la première réunion ministérielle de coordination sur l'Initiative Atlantique Royale du Maroc aux côtés de représentants du Mali, du Niger, du Burkina Faso et du Tchad. Annoncée un peu plus d’un mois plus tôt par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, ce plan d’exploitation de la façade atlantique du Royaume vise à offrir un accès direct aux voies maritimes internationales aux pays du Sahel.
Appartenant au voisinage éloigné du Maroc, la région est confrontée à des défis politico-sécuritaires majeurs. La violence liée aux groupes extrémistes, notamment à Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) affilié à al-Qaïda, et l'État islamique au Sahel, ne faiblit pas malgré les rebondissements politiques et stratégiques récents. Ces groupes y exploitent les vulnérabilités locales pour recruter et étendre leur influence, exacerbant ainsi l'instabilité régionale. Les coups d'État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont souvent été justifiés par la nécessité de renforcer la sécurité face à cette menace croissante. Cependant, malgré ces interventions militaires, l'insécurité persiste, avec une augmentation significative des attaques et des pertes civiles. La démobilisation des forces françaises et leur remplacement par des milices russes, notamment, ne semblent pas non plus répondre aux causes profondes de l’extrémisme. Le changement de cap stratégique des États du Sahel les oppose également à leurs voisins côtiers. Le 28 janvier 2024, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont annoncé conjointement leur retrait de la CEDEAO. Six mois plus tard, le 6 juillet 2024, la Confédération Alliance des États du Sahel (AES) était formée par les trois nouveaux régimes militaires de la région.
C’est en partie dans ce contexte de recomposition stratégique de l’espace sahélien que se développe l’Initiative Atlantique marocaine. Les pays du Sahel figurent parmi les plus pauvres du monde. En termes d’indice de développement humain, par exemple, le Burkina Faso est classé 185e sur 193 pays selon le rapport 2023-2024 du Programme des Nations Unies pour le développement. L’enclavement des pays de la zone est une des causes de l’instabilité économique et politique dans la région. Selon les Nations Unies, les États sans littoral subissent une réduction de 20% de leur produit intérieur brut (PIB) en raison de leur absence d'accès à la mer. En facilitant l'accès à l'océan Atlantique, l'initiative entend de ce fait stimuler le commerce intra-africain, actuellement limité à environ 16% des échanges totaux du continent, selon la Banque africaine de développement.
Selon les projections de la Banque africaine de développement, la croissance moyenne de l'Afrique devrait atteindre 3,7 % en 2024 et 4,3 % en 2025, avec des variations régionales. Cependant, les pays du Sahel, en raison de l'insécurité et de l'instabilité politique, pourraient connaître une croissance inférieure à la moyenne continentale. De plus, l'économie de ces pays repose principalement sur l'agriculture et l'exploitation minière, secteurs vulnérables aux chocs climatiques et aux fluctuations des prix mondiaux. Les capacités de développement de ces pays apparaissent ainsi limitées, malgré une volonté politique forte, demandeuse d’initiatives régionales.
Plus largement, cette initiative marocaine s'inscrit dans une vision stratégique visant à renforcer son intégration économique au continent africain et s'aligne étroitement sur l'Agenda 2063 de l'Union Africaine. La politique africaine du Maroc est caractérisée par une diplomatie économique proactive, dans le domaine bancaire, de la télécommunication et au travers du fonds d’investissement Al Mada notamment. Depuis maintenant près de 25 ans, le Maroc investit largement afin de se positionner en leader du développement africain et en pont entre l’Afrique, l’Europe et le reste du monde. Dans la continuité de cette réorientation africaine du Maroc, le Sahel pourrait incarner l’objectif d’une Afrique « prospère, intégrée, politiquement unie et fondée sur les idéaux du panafricanisme », en reprenant le vocabulaire de l'Agenda 2063. Ces objectifs de développement portés par des acteurs africains reposent sur le constat du potentiel économique inexploité du continent. En 2023, l'Afrique représentait environ 18 % de la population mondiale, mais contribuait à moins de 3 % du PIB mondial.
Concrètement, l’Initiative Atlantique englobe de nombreux projets stratégiques nationaux et régionaux. La liaison entre les ports atlantiques du Maroc et le Sahel nécessite la construction de corridors de transport facilitant ainsi le transit des marchandises. Cette fluidification des échanges devrait permettre aux pays du Sahel d’avoir un accès direct aux marchés internationaux, réduisant ainsi leur dépendance aux infrastructures portuaires des pays côtiers voisins. Cette nécessité est d’autant plus urgente depuis l’annonce de possibles sanctions contre les nouveaux régimes militaires par la CEDEAO.
Sur le terrain, le développement autoroutier dans le Sud marocain atteindra les objectifs fixés dans les prochaines années, tandis que le renforcement récent des relations bilatérales avec la Mauritanie favorise la construction des infrastructures communes et en direction de la zone sahélienne. La compétition imposée par le port de Dakhla à celui de Nouakchott freine cependant l'intégration régionale.
Le port de Dakhla Atlantique, destiné à devenir un hub régional majeur, est un des symboles de cette nouvelle donne marocaine. Situé à 70 km au nord de Dakhla, le port devrait traiter annuellement un million de tonnes de produits halieutiques, 2,2 millions de tonnes de produits divers et 100 000 EVP (équivalent vingt pieds) de conteneurs. Le coût initial du projet est estimé à 12,5 milliards de dirhams et prévoit la liaison du port à la voie express Tiznit-Dakhla, facilitant le transport terrestre vers le nord du Maroc et au-delà. Le développement du port de Dakhla Atlantique et des infrastructures associées devrait avoir des retombées significatives. Les milliers d'emplois directs et indirects générés devraient contribuer à la réduction du chômage dans la région, tandis que l'amélioration des infrastructures attirera des investissements nationaux et étrangers, stimulant ainsi l'économie locale. Pour les pays sahéliens, l'accès facilité aux marchés internationaux vise à favoriser la croissance des exportations et la stabilisation de leur balance commerciale. Cela concerne notamment les ressources en or, en uranium, en coton et en bétail vers l’Europe, l’Amérique et l’Asie.
L’initiative marocaine se veut toutefois multiforme, à l’image des défis en jeu au Sahel. Le Maroc vise le renforcement de la coopération sécuritaire et politique avec les pays sahéliens pour lutter contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière. La mise en place de zones de développement économique vise quant à elle à offrir des alternatives aux populations vulnérables, réduisant ainsi les risques de radicalisation. Enfin, le Maroc, leader africain dans le domaine des énergies renouvelables (solaire et éolien), mise sur la promotion de projets d’énergies renouvelables pour garantir l’autonomie énergétique des pays concernés.
Le Maroc ne se positionne pas seulement comme un partenaire économique, mais comme un acteur central dans une dynamique de co-construction, impliquant les États sahéliens dans la conception et la mise en œuvre de cette transformation, tandis que la mise en place de partenariats stratégiques pour le développement d'infrastructures se veut dans un premier temps portée par une expertise et des financements marocains. Dr. El Madani Benhayoun, professeur à l’Université Cadi Ayyad identifie cette capacité à mettre en commun la prise de décision, et la gestion des infrastructures comme un des points forts du projet atlantique marocain. Un point fort également mis en avant dans le projet de gazoduc Nigéria-Maroc, une infrastructure estimée à 25 milliards de dollars visant à acheminer le gaz nigérian vers l'Europe en traversant l'Afrique de l'Ouest.
Si l’Initiative Atlantique marocaine se veut ambitieuse, la volonté qu’elle incarne traduit avant tout l’identité plus que jamais africaine du Maroc. Alors que l’Afrique, portée par l’Union Africaine, vise à s’imposer comme un acteur uni, intégré et à la hauteur de son potentiel, ce projet traduit la confiance du Royaume envers le continent. Longtemps tourné exclusivement vers l’Europe, les États-Unis et le monde arabe, le Maroc, depuis plus de deux décennies, tente d’incarner le renouveau africain sans tourner le dos à ses partenaires historiques. Ayant entamé « un nouveau chapitre » dans ses relations avec la France, confiant en sa coopération avec les États-Unis, la capacité du Royaume à construire aux côtés des États du Sahel démontre la force de la diplomatie marocaine et réaffirme le rôle unique du pays en tant que carrefour entre l’Afrique, l’Europe et le monde.
Sources
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Wathi. (2024). L'Initiative royale pour l'Atlantique : une voie d'émancipation pour l'alliance des États du Sahel.
Machrouh, J. (2024). L'Afrique atlantique. Policy Center for the New South.
Benkhadra, A. (2024). L'Initiative Atlantique Royale du Maroc : Impact sur la Prospérité et la Sécurité de l'Afrique. Policy Center for the New South.
Royaume du Maroc. (2024). L'Initiative Atlantique de SM le Roi Mohammed VI pour le Sahel sous les projecteurs. Portail National du Maroc.
Le Monde. (2024). Le Maroc veut donner aux États du Sahel un accès à l'Atlantique. Le Monde Afrique.
Agence Marocaine de Presse (MAP). (2024). L'Initiative Royale Atlantique, une vision "ambitieuse" pour une coopération renforcée. MAP News.
Wikipedia. (2024). Initiative Atlantique pour le Sahel. Wikipedia.
Policy Center for the New South. (2020). La façade atlantique de l'Afrique : un espace géopolitique en construction.
Ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération Africaine et des Marocains Résidant à l'Étranger. (2024). M. Nasser Bourita met en relief à New York l'Initiative Royale pour l'Atlantique. Diplomatie.ma.
Agence de Presse Africaine (APA). (2025). Les parlements africains atlantiques acquis aux initiatives du Roi Mohammed VI. APA News.
Policy Center for the New South. (2024). L'Initiative Atlantique Royale du Maroc : Impact sur la Prospérité et la Sécurité de l'Afrique [Vidéo]. YouTube.