Mernissi,

lumière du féminisme marocain et islamique

Le 09 Février 2025 - par Djamil Salma

“La dignité c'est d'avoir un rêve, un rêve fort qui vous donne une vision, un monde où vous avez une place, où votre participation, si minime soit-elle, va changer quelque chose.”


C’est de ces mots que Fatima Mernissi achève son ouvrage Rêves de femmes : Une enfance au harem (1996). Pour Mernissi, l’honneur ne réside pas dans une soumission passive et amorphe, mais dans l'art de rêver et de s'engager, quelles que soient la portée et l'influence de cette contribution. Professeure de sociologie à l’Université Mohamed V de Rabat et militante engagée, elle s’oppose catégoriquement à la thèse d’une contradiction entre islam et démocratie, ainsi qu’à celle d’une incompatibilité entre féminisme et religion. Elle reçoit en 2003 le prix Prince des Asturies, équivalent du Prix Nobel espagnol.


Née en 1940 dans une famille aristocratique de Fès, Mernissi comprend très tôt l’importance de l’éducation. Ses années passées à Dâr lfqîha, une école coranique féminine, influencent sa production dès ses débuts. Grandissant dans un « harem », elle s’intéresse à la lecture marocaine des rapports de genre, cherchant à les comprendre sans se laisser piéger par un discours victimaire : à la rhétorique de la souffrance, elle préfère l’analyse constante. Par ses écrits, le « harem », cet espace clos et privé, réservé exclusivement aux femmes dans la maison traditionnelle marocaine, ne se réduit pas à un simple symbole de répression, mais transitionne inévitablement en terrain d'observation. Les femmes, oubliant leur confinement, cherchent fermement à négocier leur place dans la société. 


Après avoir suivi des études littéraires à Rabat, elle poursuit son parcours à la Sorbonne, avant de décrocher, en 1974, un doctorat en sociologie à l'université américaine de Brandeis. L'année suivante, elle publie son travail de thèse sous le titre Beyond the Veil (“Sexe, Idéologie, Islam”), ouvrage qui s'impose rapidement dans le domaine des « cultural studies » aux États-Unis. Elle se montre critique à l’égard de l’autorité de certains hadiths rapportés, dont elle remet en question la validité au regard du message islamique, qu’elle considère comme ayant affirmé, depuis toujours, une égalité ontologique pleine et entière entre l’homme et la femme. En parallèle, Mernissi porte un regard perceptiblement critique sur le féminisme occidental, ses priorités et son ancrage historique, soulignant son absence de considération pour la libération des femmes dans le monde islamique ainsi que l’effacement des contributions issues de cette région. En ce sens, elle dénonce un paradoxe constant dans le regard porté par l’Occident sur les peuples dits « orientaux », qui tend à essentialiser et à réduire la condition des femmes dans ces sociétés à une simple question de soumission et de subalternité. Mernissi soutient que cette vision simpliste et unilatérale du « harem » musulman, comme lieu de domination masculine et de cloisonnement féminin, occulte les diverses formes de résistance et d’agentivité des femmes musulmanes tout au long de l’histoire. Elle critique également la manière dont le féminisme occidental et libéral, tout en revendiquant une libération universelle, reste délibérément attaché à une vision eurocentrée qui hiérarchise les sociétés et néglige les spécificités culturelles des luttes féministes dans le monde arabe et islamique.


Dès 1990, parallèlement à son activité littéraire, Fatima Mernissi oeuvre alors activement dans la société civile marocaine pour les droits des femmes. Elle fonde les « Caravanes civiques », un réseau réunissant artistes, intellectuels et militants, ainsi que le collectif « Femmes, familles, enfants ». En outre, dans les années 1970, période marquée par l'émergence d'un mouvement féministe concrétement structuré au Maghreb, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, Fatima Mernissi joue un rôle clé dans l'établissement de liens entre les femmes de ces régions, tant sur le plan militant que dans le domaine de la recherche. Elle met, selon la fondatrice de l’Association tunisienne des femmes démocrates et sociologue tunisienne, Dorra Mahfoudh Draoui, à notre disposition des outils essentiels en matière d’écriture et d’analyse, deux domaines traditionnellement dominés par les hommes, qu’elle a développés afin de raconter l’histoire des femmes, souvent évincées du récit officiel. Sa mission consiste ainsi à déconstruire le « discours sonore dominant », comme elle le qualifiait, et à faire émerger les luttes des femmes malgré l’hégémonie masculine écrasante.


Persuadée que l’écriture est un outil d’émancipation de premier plan, elle incite ainsi d’autres à s’exprimer. Sa collaboration avec des spécialistes du droit maghrébins aboutit, en 1991, à la publication de trois ouvrages consacrés aux dynamiques législatives influençant la condition féminine dans le Maghreb : La femme et la loi au Maroc par A. Moulay Rchid, La femme et la loi en Algérie de Noureddine Saadi, et La femme et la loi en Tunisie, écrit par Alya Cherif Chamari. À travers ses engagements, elle contribue par conséquent à la diffusion du féminisme islamique et de sa vision déconstruite dans l’ensemble de la région MENA.


Le 30 novembre 2015, Fatima Mernissi s’éteint pourtant. Elle laisse derrière elle une œuvre prolifique marquée par le désir de mettre en lumière les voix de celles qui ont longtemps été marginalisées. Pionnière et figure incontournable du féminisme maghrébin, elle n’a eu de cesse d’interroger les rapports de pouvoir et les configurations hégémoniques propres au monde musulman. Aujourd’hui, alors que les réformes législatives et sociales marocaines se confrontent à des exigences de justice et d'égalité inhérentes aux débats entourant la Moudawana, ses écrits trouvent un écho inédit.



Sources