Et les artistes alors ?

Le 23 Février 2025 - par Squalli Houssaini Zineb

Il y a peu — si ce n’est quasiment pas — de marocains, qui aujourd’hui, n’aspirent pas à voir leur pays rayonner. Les Lions de l’Atlas ont su nous le prouver : la joie d’être marocain dépasse toute frontière, toute limite. Peu d’entre nous ne s’enfoncent pas volontiers dans un orgueil mesuré lorsque le talent marocain émerge, secoue sa crinière et montre ses crocs. Jubilant de reconnaissance, il n’est pas encore né le marocain qui, poussé par cette étonnante fierté, ne fut pas tenté d’adresser à sa télévision, par procuration à demi camouflée, les termes suivants : « que dieu vous bénisse ». Bref, il suffit d’énoncer le nom d’un de ces envoyés, ces joueurs de foot et de cœurs, pour que s’esquisse sur le visage de votre interlocuteur un sourire filial rayonnant

Il reste que, le sport ne peut être célébré indéfiniment, et si nos lions ont porté sur leurs épaules le gros de la célébrité marocaine, peut-être tirons-leur notre chapeau, et tirons le rideau un moment sur leurs prouesses. Car, ils ne sont pas seuls, sur la quête du soft power. Et si, curieux, vous vous demandez à qui revient le devoir de faire scintiller notre identité, l’oracle vous répondra, énigmatique comme à son habitude, en vous posant la question fatale : et les artistes alors ? 

 

Il faut reconnaître que nos offensives culturelles existent, même si leur qualité sera discutée tout au long du présent article. Néanmoins, de plus en plus ; de moins en moins timidement, il semble y avoir une délivrance littéraire et artistique : l’entrebâillement d’une porte qui s’ouvre sur ce spiritualisme nouveau, amoureux – en apparence – de sa culture, de sa langue, et de ses terres. Souvent est souligné ce prétendu épanouissement, ces brisures de chaînes. On se réjouit violemment et avec fierté de ce qu’on offre de plus civilisé. Des écrivains, des cinéastes, des artistes en somme ; quelques noms épars, dont on connaît vaguement les intonations, insufflent la vie à ces milieux élitistes, étouffés. Cela nous suffit à y croire fermement : nous évoluons, c’est évident. Nous avons la fibre artistique, les génies se bousculent. Le constat est simple, univoque. Qui se risquerait à critiquer ces rares qui nous représentent ? Ces marchands de vérité, ces universellement illuminés ? Permettez-moi d’éteindre la lumière. 

 

Car comment parler de rayonnement quand ce dernier nous vient d’autre part ? Ne serait-il pas plutôt maigre reflet ? Ces artistes marocains célèbres, et célébrés, pour un certain nombre d'entre eux réfugiés derrière un passeport écarlate, sous une toison d’or — et surtout d’argent — qui écrivent comme moi j’écris, c'est-à-dire, dans un français colonial, soumis, et présomptueux. Ces artistes qui se plaisent à décrire un Maroc de parvenus et de va-nu-pieds. Des piles de livres sur un Maroc raciste, et d’innombrables films sur un Maroc pervers : en fait, des réalités sans contre-pouvoir. Comment parler de libération artistique quand nos propres artistes s’attellent à nous flageller ? 


  Dans un souci de nuance, il convient de reconnaître qu’il existe des artistes auxquels des louanges se doivent d’être adressées ; mais comme rien n’est imperméable à la médiocrité, même pas nos illustres lettrés, nous nous devons de souligner, par exemple, à quel point les écrivains marocains les plus médiatisés à l’étranger sont plus souvent attachés à des thèmes redondants de pessimisme et de diabolisation. Nous dirons, sans les nommer, que certains se plaisent à coucher sur le papier désirs et obsessions. Des tragédies riches de leur pauvreté morale, l’imaginaire naïf d’un Maroc fantasmé. Cher lecteur, je me risque à pécher par excès de confiance, mais j’affirme tout de même que le Maroc ne se résume pas seulement à un amalgame de racistes, de prostituées, et de riches enfants de ( would men ? bent men ?). Que notre société puisse être imparfaite et profondément injuste – même cruelle par moments – n’est pas un mensonge. Que le système soit, sous certains aspects, gangréné de vices, n’est pas un mensonge. Qu’il existe, oui, des individus peu recommandables, je dirais même exécrables, ne l’est pas non plus. Il est, par ailleurs, incontestable que le changement passe par l'indignation. Pourtant, écrire des livres et réaliser des films présentant l’individualité marocaine comme mauvaise (et en des termes souvent puérilement simples) ne rend pas hommage au pays, érigé en maison des muses au sein même de ces œuvres. Cela ne le sauve pas, mais l’enfonce. De quelle prétention doivent être animés nos artistes pour décrire notre société comme si elle était la première au monde : vierge de tout manquement, de toutes dérives. De quel orgueil doivent-ils faire preuve pour prendre cet air supérieur – qu’on leur accorde volontiers puisqu’eux, ils ont brisé des carcans et défié les limites – pour condamner lesdits manquements comme si leur existence était impensable ? Comme si leur existence était strictement cantonnée à ces bouts de terres, à ces maisons rudimentaires, aux grands buildings, et à ces constellations d’étoiles vertes. 


  Nous méritons des artistes du peuple, des artistes marocains, pas seulement par leurs papiers, mais dans leur art : des artistes honnêtes et fidèles à leur vision. Des artistes pour les marocains. Pas ces artistes exotiques, qui permettent aux étrangers de se conforter dans l’idée de leur ouverture sur le monde au-delà. Ceux-là même qui sont lus par ceux qui se demandent si, finalement, la civilisation existe bien de l’autre côté. Nous méritons des artistes qui critiquent haut et fort les abominations, pour mieux les combattre; des artistes qui participent à la solution, pas au problème. Des artistes eux-mêmes délivrés de ce paternalisme hérité des colons. De ces illusions enfantines, gonflées dans leurs bulles de privilèges et de fausses agonies. 


  Nous n’avons pas besoin d’une littérature binationale pour nous sauver des horreurs de nos rues ; nous avons besoin d’un art universel pour nous sauver de nous-mêmes, de notre ensevelissement dans ces carcans mortifères que l’art est censé détruire. Nous ne pouvons pas nous battre sur tous les fronts : nos propres artistes préfèrent décrire de loin une société gavée à l’orientalisme, se prêtant au jeu du mime. Ils semblent porter sur l’art occidental un affectueux regard, si tendre que nous nous retrouvons face à des œuvres qui se veulent orientales par leur identité, et occidentales par leur procédé. La méprise qui encourage le calquage de ce qu’on pourrait considérer comme l’identité occidentale sur les œuvres marocaines, ne dénote pas de cette tradition que nous avons de nous accrocher à notre bouée de sauvetage favorite : l’Occident. 


  Est-il si dur de croire que nous avons, en tant que Marocains, de par notre multiplicité et nos nuances, nos couleurs et nos identités, des modes de vies, des points de vues, des rythmes différents ? Nos arts ne peuvent être les mêmes. Ils ne peuvent se succéder, ou se superposer, se compléter ou s’imiter. Nous ne sommes pas eux, comme ils ne sont pas nous. Et si certains sujets se doivent d’être abordés, si les tabous doivent être brisés, que l’on ne renvoie pas la manière marocaine au placard, que l’on n’invoque pas l’amnésie, ou la cécité : autant de problèmes constitutifs de notre société se doivent d’être discutés, et autant de postes de « jeunes talents » sont à pourvoir. Alors, quel est celui, reconnu, qui écrira pour le Maroc ? Quelle est celle, acclamée, qui nous dessinera la chaleur et la douceur de notre pays ? Qui nous esquissera les courbes et les crevasses, les monts et les puits, les hauts et les bas, les riches et les pauvres, le beau et le laid ? Quels sont les hérauts qui énonceront tout haut, dans un élan héroïque et idéaliste, leur volonté de tout changer, tout bouleverser, de labourer toute la terre, de la retourner, pour qu’elle redevienne fertile pour le futur ? 


  Cette tâche, cette quête, n’est en réalité pas aussi insurmontable qu’il n’y paraît ; d’autres avant nous, avant ceux qui sont venus et ceux qui viendront, ont réussi à faire de notre culture, de notre patrimoine et de notre folklore les nobles inspirations de leurs œuvres. Parlons par exemple de Nass El Ghiwane, transcendants par leur poésie, par leur popularité au sens premier. Leurs chansons, ces chansons du peuple, de la rue et du quotidien, fusion entre aita, melhoun et rythmes esotériques ; ces chansons résistantes et contestataires, échos de révolte nationale et qui transportent même – en 1983 – jusqu'aux frontières du royaume les souffrances de « Sabra wa shatila1 ». Peu mégalomanes ? Alors parlons de Tayeb Al Saddiki, qui, dramaturge et comédien, reprit d’innombrables œuvres reconnues, et leur octroya une nouvelle vie par son adaptation du texte et de la mise en scène au théâtre marocain. Peintre, il mit également à l’honneur, à travers une multitude d'expositions, ce savoir-faire puisé de nos traditions qu’est la calligraphie. Voyez comme il est beau d’être artiste sans être misérabiliste. 


  Il me reste à vous dire humblement, que l’art n’est pas le vecteur malhabile des fainéants. Son rôle est de briser les chaînes, pas d’amputer la jambe du prisonnier. Et que si l’ambition est bien de nous changer, de nous améliorer, il faut que ce soit fait en des termes qui nous sont familiers : si la langue des autres est notre fusil, que les mots des nôtres soient nos balles. Qu’elles touchent nos cœurs et nos âmes. 



Sources


Notes